Hidéo Morié
Hidéo Morié

Le renversement d'Aponia à l'échelle 1/1

Ecouter les étoiles


L’exposition d’Hidéo Morié qui se déroule dans le Centre d’art Aponia en septembre et octobre 2017 ne tombe pas du ciel, c’est la cinquième fois que je propose son travail. Voici en quelques mots l’histoire de cette série de projets et les raisons pour lesquelles j’apprécie les questionnements de cet artiste.
C’est en 1999 que je voyais pour la première fois une œuvre d’Hidéo Morié. J’étais dans le salon de la Jeune Peinture qui se déroulait à l’époque Quai Branly dans le 7e arrondissement à Paris, en lieu et place du Musée des Arts Primitifs actuel. J’apercevais près de l’entrée une énorme planche en bois qui semblait cacher des objets hétéroclites et je trouvais cela très peu professionnel de la part  de ce salon réputé. Intrigué, je suis allé voir de plus près : derrière le grand panneau blanc se trouvait deux frigos blancs suspendus et un chou chinois dévorant des thermomètres. L’artiste avait édifié cet espace pour accueillir la performance d’un autre artiste : William Anastasi.
Plus tard, j’ouvrais un lieu dans l’ancienne usine de charcuterie de mon grand-père à Romainville (93) que j’appelais alors les Salaisons dans l’idée d’assaisonner un peu l’art. Puis je repensais à ce salon de la Jeune Peinture avant qu’il ne devienne le salon de la Jeune Création, je me souvenais que l’œuvre qui m’avait particulièrement intrigué était celle d’Hidéo Morié. Je lui proposais donc dix ans plus tard, en 2009, d’exposer dans l’espace d’art les Salaisons.
C’était une exposition de groupe qui s’intitulait : « Border Lines ». Mon intention était de convoquer des artistes qui se jouaient des limites. Hidéo Morié s’installa dans la première salle, aidé comme souvent dans ses expositions par son collaborateur et ami, artiste lui-même : Tomoya Eguchi. Il construisit une grande benne peinte en noir et étoilée, enchâssée dans des poutres en bois jaune. A ses côtés, un escalier en bois montait vers le ciel et se terminait par un balcon qui permettait de visionner en plongée l’intérieur de la benne. Des constellations cosmogoniques sur des panneaux noirs et blancs délimitaient l’espace de son travail qu’il avait intitulé : « Stars Dust », poussière d’étoiles.  Une tête de poisson, un four, un frigo, des feuilles blanches, des plaques en verre, des seaux et des thermomètres constituaient également une partie de l’oeuvre. Les visiteurs se situaient dans une réalité physique par ces éléments très « quotidiens », mais lorsque leurs têtes se penchaient sur la benne, ils se retrouvaient sur la voix lactée. Ce projet évoquait le fait que nous sommes tous constitués de poussières d’étoiles : humains, animaux, plantes, nous sommes composés de six éléments chimiques : carbone, hydrogène, azote, oxygène, phosphore et soufre. En mesurant la concentration de ces éléments dans la composition des étoiles, les scientifiques ont établi que notre corps est constitué à 97% de substances étoilées. Marcel Duchamp avait fabriqué un : « élevage de poussières », photographié par Man Ray. Photographie qui semble être une espèce de terrain vague lunaire, comme si l’espace était nos pieds foulant les poussières d’étoiles. Quant à Hidéo Morié, il utilisait donc une benne à déchets pour nous envoyer dans l’espace.

Trois ans plus tard, en 2012, j’invitais de nouveau Hidéo Morié aux Salaisons pour une exposition de groupe sur un thème voisin voire redondant de la première exposition car c’est l’un des axes majeurs où circulent les artistes : « A la Limite ».
Une des particularités des Salaisons était son ouverture sur la rue car il n’y avait pas de porte : c’était un rideau de fer qui était soit levé, soit baissé, ce qui permettait aux promeneurs d’apercevoir les œuvres. J’espérais, en opérant ainsi, motiver la Mairie de Romainville à soutenir les Salaisons ; ce qui n’est pas arrivé, bien au contraire. Hidéo Morié prit place dans la première salle qui donnait sur l’extérieur quatre semaines avant le début de l’exposition. Et c’est dans la froidure du lieu, puisque censé conserver la viande, qu’Hidéo Morié travaillait à mettre en place son second projet. Il avait placé dès l’entrée un grand mur en bois noir qui cachait tout ce qui aurait pu être visible de l’extérieur, ce qui rendait caduques mes volontés de visibilité d’œuvre, c’est donc plus par curiosité sur l’avancée des travaux de réhabilitation du lieu que les passants, parfois des architectes ou ébénistes du coin, venaient nous voir.
Une fois contourné l’immense panneau qui faisait la largeur et la hauteur de la salle, on trouvait au verso une peinture noire et brillante.  A quelques mètres, un promontoire en bois terminé par une rotonde et un pupitre à partitions en métal suspendu au dessus du vide. Au sol des feuilles blanches, des thermomètres, des seaux, un four, de l’huile d’olive, enfin tout un agrégat de matières et matériaux à l’aspect lisse et brillant.  Hidéo Morié se souvenait avoir écouté ARIA de John Cage en concert, c’était une partition où John Cage avait utilisé des cartes du ciel comme base de ses partitions musicales et qui fut interprétée par la chanteuse Cathy Berberian. En voyant la partition, Hidéo Morié constatait que celle-ci n’avait pas de note, mais des dessins de montagnes colorées dispersées à chaque page. Or, dans la peinture asiatique, nombreuses sont les montagnes remplies de petits sentiers occupés par des personnages qui choisissent différentes voies pour accéder au sommet. Hidéo Morié avait mis en place aux salaisons une rencontre des voies et des voix. Une chanteuse lyrique, Karoline Zaidline, vint révéler cette composition ouverte en interprétant Sequenza III de Luciano Berio.

L’année suivante, je proposais à Hidéo Morié de participer à une troisième exposition de groupe dans l’espace des Blancs Manteaux, dans le 4e arrondissement, à Paris.
L’exposition s’intitulait Fire Wire et présentait sculptures et installations. Les matériaux qu’il décidait d’utiliser étaient sensiblement les mêmes qu’aux Salaisons : échafaudage, bâche noire, papier d’emballage, photocopies, thermomètres, plaques de verre, plaque de cuisine, réfrigérateur, four électrique, four micro-ondes……….
Il m’indiqua dans son projet vouloir travailler sur : « les blancs », c’est à dire sur la cohabitation de deux blancs: le blanc du vide et le blanc du papier, la « feuille blanche ». Il précisait que le blanc du vide est rempli de particules en mouvement, que le vide ne l’était pas tant. Il décida donc de mettre en place dans l’espace des Blancs Manteaux, immense lieu vacant et haut de plafond, un second espace vide surmonté de barres métalliques et de projecteurs puissants qui éclairaient un sol composé de planches blanches, mais aussi de blocs de papiers blancs, en somme une installation lumineuse composée d’une série de blancs sur blancs. Ce projet me rappelait la phrase de Lao Tseu indiquant que le vide à l’intérieur de la structure en permet l’usage, à l’instar d’un vase ou d’une bouteille, le vide permet l’usage du plein. Hidéo Morié avait donc mis en place une œuvre vide, ouverte et lumineuse où tout un chacun venait la parcourir, la découvrir et l’alimentait ainsi de sa présence.

L’année suivante, en 2014, je proposais encore à Hidéo Morié et à son comparse, Tomoya Eguchi de participer à une exposition que j’intitulais : « La déconstruction des schèmes ». Je trouvais adaptées au concept de l’exposition ses recherches sur le décalage du réel, un pas de côté, comme un danseur qui donne à voir un autre aspect du mouvement et de l’espace. Dans ce projet, Hidéo Morié avait installé de grandes structures de bois blanc soutenues par des barres en métal quasiment collées au mur et qu’il fallait enjamber. Il forçait le spectateur à choisir un chemin à droite, à gauche ou tout droit, mais pas très large et rempli d’embûches, une œuvre impossible à réaliser dans un musée officiel, puisque ne respectant aucune close liée à l’accessibilité et à la sécurité des visiteurs. Dans sa présentation, Hidéo Morié indiquait que le mot « Salaisons » contenait le mot « sons » et qu’il avait donc choisi par mimétisme une réouverture sonore du lieu « New Salaisons » en quatre compositions de musiques contemporaines, trois de John Cage, dont l’une s’intitulait : Atlas Eclipticalis.
Atlas Eclipticalis représente une cartographie stellaire et évoque de façon pointilliste la multiplicité des vides et des amas de lumières que forme la voûte céleste. Le titre de Atlas Eclipticalis était emprunté à l’astronome Antonín Bečvář.
D’immenses panneaux blancs furent installés, troués et dessinés où l’on retrouvait ces partitions de musiques contemporaines qui laissaient libre cours à l’interprétation. Au sol, nous retrouvions une multitude de feuilles blanches enchâssées de métal et surplombées d’un four blanc, d’un frigo blanc accompagné de reproductions d’œuvres de Francisco de Goya. Par ce biais, ce que donnait à écouter Hidéo Morié, c’était encore l’espace musical des étoiles et leur interprétation picturale.

Toujours intéressé par les compositions de l’artiste, je proposais à Eve Frison Barret et à Alain Barret, les responsables du Centre d’art Aponia à Villiers-sur-Marne, d’inviter Hidéo Morié.
C’est l’exposition qui prend place en ce mois de septembre 2017.
Cette nouvelle proposition est sous l’ère du tangage, du chavirement et du retournement.
La structure physique et associative du centre d’art Aponia a intrigué Hidéo Morié. C’est une association loi 1901 qui œuvre en faveur des artistes depuis 20 ans. D’un point de vue architectural, c’est une ancienne menuiserie avec un grand toit. Tout semble installé, rodé, parfaitement équilibré, tant sur le plan de l’organisation que sur l’architecture établie de longue date. L’équilibre étant, si l’on prend l’exemple d’une balance, le moment où rien ne bouge, ni à gauche, ni à droite. Ainsi l’équilibre est sans relief, c’est le calme plat.
Hidéo Morié qui est un artiste du dérangement et du questionnement, bouge la structure, la secoue jusqu’au point de la retourner, en somme il insère un décalage, un déséquilibre qui produit le balancement, le mouvement et le retournement de la coque du navire. Le toit retourné est suspendu au dessus du vide. Tête en bas, corps renversés, c’est ce qui habite également le sol avec les photocopies d’œuvres de Goya sur la guerre et ses « désastres ». C’est le titre que donna Francisco de Goya à sa série de 82 gravures sur ce thème et l’on notera au passage le jeu avec les mots et les signes qu’Hidéo Morié réitère.
Le déséquilibre de la structure architecturale du lieu, cette « boiterie » est ce qui produit la marche en avant, un pas, puis l’autre, ce qui permet de revoir d’un point de vue décalé le déjà vu.
C’est également un projet miroir, comme l'était aussi  l'emboîtement de « New Salaisons » dans les Salaisons en reflet rétréci, puisque inversé et reflétant une réalité concrète, un miroir biaisé, presque un rétroviseur. C’est le double fantomatique qu’il conjugue dans ce projet, un double réfléchi, une installation qui peut éventuellement se révéler aux visiteurs, mais comme il l’évoque dans l’entretien, la question de savoir si son agencement est une œuvre n’est pas primordiale. Son envie est d’abord de secouer et régénérer les sensations quant à la perception habituelle qu’ils ont du Centre d’art Aponia.
Pour Hidéo Morié, l’objectif n’est pas le résultat final, mais le processus : élaboration de la proposition, rencontre avec les responsables du lieu, esquisses du projet, travail de recherche et de mise en situation, confrontation avec l’espace,  tout ce qui permet d’appareiller l’art, non plus comme un objet réifié, mais comme un chemin de réflexion sur les relations qu’entretiennent ceux qui s’intéressent à l’art, ceux qui le produisent et ceux qui le diffusent.

Laurent Quénéhen

 

Les Salaisons, exposition BORDER LINES - Du 7 novembre au 7 décembre 2009 Avec Isabelle Ferreira, Marie Lepetit, Frédéric Liver, Hideo Morié.

Les Salaisons, exposition A LA LIMITE - Du 3 au 31 mars 2012 Avec Hidéo Morié, Cécilia Jauniau, Jérome Rappanello, Laétitia Laguzet, Timothy Perkins, Ilona Tikvicki - Karoline Zaidline a chanté Luciano Berio dans l’oeuvre d’Hidéo Morié lors du vernissage aux Salaisons le vendredi 2 mars 2012.

FIRE WIRE - Sculptures et vidéos - 3, 4, 5 mai 2013 à l'espace des Blancs Manteaux, Paris 3° - Avec Emilie Benoist, John Cornu & Romain Boulay, Julie Dalmon, Camille Goujon, François Guibert, Mehdi-Georges Lahlou, Frédéric Liver, Hidéo Morié, Cécile Noguès, Eric Pougeau, Sarah Roshem, Laurent Sfar, Ilona Tikvicki, Aude Tincelin, France Valliccioni.

Les Salaisons, exposition LA DECONSTRUCTION DES SCHEMES du 17 octobre au 9 novembre 2014 Avec Eric Madeleine, Hidéo Morié, Jiro Nakayama, Delphine Pouillé, Chloé Silbano, Maxime Touratier.

 

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