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Florence Reymond
Florence Reymond, Laura Sanchez Filoméno, Sandrine Elberg, Delphine Deshayes, Anne le Hénaff
Répertoires de Femmes
Que veut dire Répertoires de femmes ? Jugeant que la question dépasse le fait d’être artiste et femme, le centre d’art contemporain Aponia estime opportun de présenter les productions de cinq artistes femmes, compte tenu que leurs pratiques respectives, bien que très différentes, les rapprochent "avec mesure". "Répertoires de femmes" suppose un fil artistique et des pratiques autour d’un commerce sensible commun.
"Répertoires de femmes" veut aussi jouer l’humour. Qu’est-ce qu’un répertoire sinon un calepin, un cahier de renseignements, un registre, un recueil, une table de matières, le tout chaque fois présenté sous l’aspect d’un livre appelant des commerces autour de sujets intimes, classés arbitrairement selon des codes personnels ? J’ai vu il y a un temps à Avignon un spectacle théâtral intitulé "Sacs de femme". Répertoires de femmes ne serait-il pas à sa manière un "sac de femme" ? C’est le moment d’interroger une nouvelle fois ce que Art veut dire quand il est pratiqué par des artistes n’exagérant pas d’être des femmes, mais qui cependant donnent le sentiment de s’en servir spontanément, sinon allusivement pour marquer leur pratique, toutes choses que sous certaines formes, la psychanalyse a déjà libérées en initiant qu’un paradigme entre féminité, thème d’expression et images peut favoriser des choix d’illustration et des techniques d’expressions d’auteurs et de créateurs libres. Voir, par exemple, les sources d’inspirations de Giorgia O’Keefe, de Louise Bourgeois, d’Annette Messager voire de Sophie Calle ou de Françoise Pétrovitch. Si la présentation du travail des cinq artistes de l’exposition Répertoires de femmes attire l’attention sur les termes de ce paradigme au fond sensible, on retiendra que chacune l’ordonne selon sa volonté. Laura Sanchez Filomeno dit privilégier les travaux de femmes comme la broderie et le tissage pour sa démarche artistique. C’est un écart considérable qui l’éloigne de ces deux artisanats dans la mesure où son matériel est produit par des "tombées" de son propre corps comme elle le dit elle même. Ses créations mettent en scène des formes dont le référent anatomique
n’est pas dissimulé : comme des globes oculaires ou des objets cerclés en forme de trous... Il y a aussi des loupes, des télescopes et des microscopes, toutes sortes de machines à voir, qui toutes choses égales, rappellent des déplacements érotiques qu’en leur temps Courbet, Marcel Duchamp, Georges Bataille ou André Masson avaient traduits chacun à sa manière.
Ce travail n’est pas que la métaphore d’un corps, fût-il celui d’artistes qu’à l’évidence elle honore discrètement. Son travail qui gravite entre artisanat et création libre est aussi celui de recentrages symboliquement éthiques auxquels ses semblants d’outils et ses thèmes d’expression confèrent une beauté particulière. La production de Filomeno, en s’inspirant des cabinets de curiosité, reprend des passions assumées esthétiquement, physiquement et biologiquement, dont les deux passions d’être femme et artiste. Dès lors, la somptuosité revendiquée de son travail artisanal s’envole vers des étoiles picturales et le spectateur à la fois séduit et émerveillé par la sollicitude de ses objets d’art.Artificiala et Naturalia deviennent
comme les noms d’une déesse.
 
Delphine Deshaye conçoit ses thèmes picturaux en détournant des images d’organismes à "bulbes, fibresracines" comme les algues, les neurones et leurs synapses. Elle en tire des images de mondes filandreux, membraneux et rouges qu’elle dispose librement sur la surface de vastes feuilles blanches devenues symboliquement élastiques au point de paraître sans corps. Dans certains dessins, cette plasticité change esthétiquement, d’élastique elle devient fluide, voire vaporeuse, donnant à un espace de travail au départ sans caractéristique la force d’être un espace hors normes. Le blanc du papier lui aussi change, il devient espace lumineux, zone vierge, étendue sans objet sur laquelle les formes esthétiquement mutent et se prêtent à des idées d’origine. D’où proviennent réellement les sujets qui inspirent l’artiste, et qu’elle agrandit à l’excès jusqu’à fonder des univers potentiellement virtuels ? Pourquoi ces dessins, bien que réalistes nous troublent-ils ? Tout paraît provenir de contrées sensibles d’où par nature chacun cherche à se réinventer poétiquement pour se reconstruire un monde. Les subtilités graphiques des dessins de Delphine Deshaye questionnent poïétiquement autant le flottement, la fluidité et la plasticité des images d’origine que leur nécessaire démesure.
 
Issue des Beaux Arts de Paris, Anne le Henaff pratique sans préjugé la plus large variété de supports d’expression. Sa participation à l’exposition "Répertoires de femmes" consistera dans la présentation d’œuvres photographiques, d’une œuvre en techniques mixtes, d’un film vidéo... Les applications pour lesquelles l’artiste se mobilise n’en sont pas moins conceptuelles, chaque œuvre est traversée par une esthétique de la communication dont elle ne fait pas mystère d’être intérieure, autrement dit privée, au sens d’un engagement personnel : ainsi la relation public/privé (un espace clos, une habitation...) qui, écrit-elle, structure nos existences et qu’elle voit se prolonger dans une image corporelle sublimée. La sculpture intitulée Le ronfleur a simultanément l’apparence d’une statue et d’un objet exposé ; mais c’est aussi un vase symboliquement en terre, un combiné d’aspect auriculaire et abdominal, ouvert sur un orifice évocateur. Pour Maisonbloc, c’est l’apparence de corps poétiquement abandonnés depuis l’image réinterprétée d’une sorte de blockhaus dont on remarque que l’orientation et la fenêtre visible, les zones d’ombre et de lumiière, l’origine des couleurs, bref les dessous et les dessus semblent reprendre pour partie un dispositif
déjà présent dans Le ronfleur. Même chose encore pour la composition de Fleur de la disponibilité, œuvre complexe dont la suspension et les référents des matériaux ouvrent sur des perspectives d’aspect et de sens éthique et féminin. Comme on l’entend, Anne le Henaff n’ignore rien de ce qui, dans son travail au fond plus poétique que stylistique, fonctionne extérieurement comme un répertoire et intérieurement comme son paradigme personnel.
 
Florence Reymond figure des personnages, des scénettes, des paysages, des jouets, des historiettes, des rêves en plein jour et des fantasmes en plein air, le tout en un incertain ordre assemblés. Ce qui en droit lui vaut de transformer un coucher de soleil en érection, de placer un nez de Pinocchio au milieu d’une face étrangère, de peindre en vert fluorescent un coin de nature, de brosser largement un bijou ou de détailler jusqu’aux feuilles les arbres d’une forêt, bref de transgresser les référents de ses modèles autant que leur représentation. Cette peinture assume son aspect divertissant La réalité toutefois vacille, tourne à l’allégorie, les thèmes et leurs interprétations diverses se superposent, les fils de ces histoires s’étirent en charades, jeux de cartes. Les figures sont juste esquissées, ou transparentes, voire diaphanes, des plans sont floutés, les couleurs plus liquéfiées qu’aquarellées et les surfaces fusionnent de façon empirique. Dans chaque composition, des plans s’inversent, d’autres sont combinés, créant partout des moments dilatés, les atmosphères se superposent comme des pans d’histoire subtilement pelliculée...
Cet univers sûrement personnel passerait pour narratif s’il n’était que dessin, peinture, couleurs, matières ; et il pourrait ne se comprendre que comme une narration si l'artiste ne l’exposait pas à des effets d’optiques autant inspirés de l’image fixe que du cinéma... plans, cadrages, écrans, séquences, épisodes. Tout cela ne relève-t-il pas d’un scénario à clefs, on songe à Lewis Caroll, à Andersen... à ces contes individuels propices aux accumulations fantasques. Le travail très particulier de Florence Reymond fait songer aux cases successives d’une vie iconique...
 
Les créations de Sandrine Elberg s’appuient sur la peinture, la photographie, le théâtre et l’image. N’était ce le fond de réalisme qui unit prosaïquement ces trois lieux de la production visuelle, on pourrait croire l’artiste exclusivement attelée à des jeux de ressemblance. Sandrine Elberg risque cependant d’autres niveaux d’entendements du réalisme en faisant passer son travail à travers d’autres paradigmes que ceux de la ressemblance. C’est en conscience qu’elle place son travail dans la perspective d’une origine russe qu’elle ne veut oublier, et qui lui fait assumer autant ses thèmes de travail que leur expression plastique.
Dans des décors à l’évidence préparés (ou conçus comme des prétextes à formuler des environnements naturels, ce qui revient au même), Sandrine Elberg place des personnages féminins entre illustration et évocation picturale. Immobilisé ou en train d’effectuer une tâche domestique facile à comprendre comme passer le balai, se coucher, "faire des essayages", ou suspendu à des rêves, chaque personnage se présente comme s’il s’agissait d’un reportage. En même temps, sa pause est semblable à celle de modèles posant pour un cours de dessin académique. Le temps dans ses images est immédiatement suspendu,la vie de ces personnages n’est plus que symbolique. Chaque environnement qui au départ pouvait pas- ser pour réel devient intemporel, et in fine irréel. Sandrine Elberg fait mine de croire ses mises en scènes aussi directes et authentiques que des vues de reportages. Ses vues photographiques cependant un peu glacées tiennent leurs descriptions à distance.
Dès lors, sont-elles de nature à délivrer une humanité dont l’artiste songe à retrouver les fils et l’origine
 
                          Alain Bouaziz, 2010
 
                                                                                                                                                                                                                                  
 

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