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L'oeil du vent
du 06/08/ au 26/09/21
Le Monastier sur Gazeille

Marie-Cécile Marques
Marie-Cécile Marques
Marie-Cécile Marques

“ Le sismographe des émotions ” 

Entretien avec Marie-Cécile Marques par Charlotte Marinier 

Marie-Cécile Marques est une artiste plasticienne pluridisciplinaire, diplômée de l'École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris et des Gobelins, en graphisme. Elle compose, crée et module les images par la peinture, la sculpture et, depuis peu, par l’animation 3D. Nous nous sommes rencontrées lors d’une visite aux Beaux-Arts de Paris l’an passé. En visitant son atelier je me suis immédiatement sentie immergée dans son univers coloré et onirique, aux formes mystérieuses. Ses œuvres, emplies de puissance et d’émotion,nous emportent dans un monde sucré et acidulé, qui s’absorbe comme un véritable remède à la morosité ambiante.

http://mariececilemarques.com/ 

https://www.instagram.com/mariececilemarques/?hl=fr

Pourriez-vous d’abord nous parler de votre processus de travail ?  Je vois l'atelier comme un laboratoire. J'y accumule des objets, des matériaux et des formes récupérés dans la rue ou chez Emmaüs. Ces objets ont des histoires et vont créer des projections, comme s’ils avaient une âme et me la transmettaient. Dans  ma pratique, tout est intuition,hasard et, parfois,la réaction à un objet peut se faire un mois après. Qu’il s'agisse d'une installation ou d’une sculpture, je ne sais jamais ce qui va se passer et c’est justement ce qui m'intéresse.  J’ai par ailleurs plusieurs protocoles, le premier consistant à peindre une image par jour. Ces images forment un tout : elles fonctionnent ensemble comme un récit visuel de notre quotidien. Je produis également des “peintures sculptures”,en créant des sculptures ou des maquettes que je reproduis ensuite sur la toile. Je m’appuie sur ces protocoles mais je laisse l’objet me parler, et la main guider le chemin.

Travaillez-vous à partir de rebuts?

Oui​,​ je vais régulièrement à la ressourcerie. ​Mon travail est fortement relié au thème de l'enfance et à l'idée de mixer les techniques, d’assembler, de métisser. Les jouets pour enfants sont composés de matières assez dingues​. M​a volonté n'est pas de différencier les univers, mais de mélanger l'ensemble, de décloisonner les choses et de dire : “Voilà, c'est un univers. Comme le monde, il est mélangé et on accepte ça ”.Ce qui m'intéresse aussi avec les objets de rebut, c’est qu’ils permettent de sortir d’un système de consommation.

L’exposition​ Bientôt demain, ​qui restitue votre résidence à Aponia pendant le confinement​, marque un changement de format avec des œuvres de grandes dimensions. Dans quelle mesure ce changement d’échelle a-t-il apporté un regard nouveau sur votre pratique? 

Mon travail s'est fait de manière plus lâche, immédiate, presque primitive. Je ne cherchais plus à figurer le réel, mais à exprimer mes p​ensées mon psychisme, sur une surface​. C’est devenu comme un grand laisser-aller, sans prise sur les choses : il s’agissait de se laisser porter par les variations, comme un sismographe des émotions.  Le grand format m'a permis d'être plus libre, d’apporter quelque chose de plus gestuel, de plus physique,presque sportif. ​À certains moments, face à la toile, j'agis presque comme un boxer, avec des gestes rapides,sur des temps longs. La toile peut rester un mois au mur : parfois je ne fais que la regarder, parfois je trace deux traits, et certains jours je vais m’y acharner pendant de longues heure​s. L​e vrai sujet du tableau​ devient la pratique elle-même : sur grand format, le temps de la pratique diffère.

Je flirte avec l'abstraction mais je garde des signifiants car j'ai besoin d'ancrer mon travail dans la figuration. Dans mes peintures, on voit un animal, puis une forêt,comme si je les avais collés. En ​cela, ma pratique peut se rapprocher des ​Combine paintings ​de Rauschenberg.

Quand on observe votre vaste production on a l'impression d'un travail à plusieurs mains, comme si plusieurs entités créatrices cohabitaient dans un seul corps, s'exprimaient ou se taisaient selon les toiles. Cette multiplicité permet-elle une plus grande liberté dans votre travail ?  Si j'utilise autant de moyens d'expressions différents, c'est un peu pour sortir de moi. Je pille le style des autres et je suis énormément influencée par ce que je vois sur internet. C'est une manière de contrer l’ennui, de ne pas m’installer dans un système. Cela me dégage aussi de tout cloisonnement artistique et me permet d’élargir mon champ créatif afin de jouer sur plusieurs tableaux. Si la forme  change, les préoccupations sont toujours identiques et c’est l’essentiel finalement.​ J’avais même évoqué l’idée de changer de nom selon les travaux, très différents en termes​d’esthétique. Cette possibilité reste en suspens​. Romain Gary l’a bien fait avec Emile Ajar, alors pourquoi pas moi  ? Je pense qu’un artiste recherche continuellement une plus grande liberté pour exprimer au plus près son ressenti et sa réalité. C’est aussi agréable de sortir de soi.

La représentation du paysage dans sa dimension sociétale occupe une place importante dans votre production. Concevez-vous notre réalité comme un paysage désenchanté?  Je réagis à ce que je vois. Je ressens du désarroi face à la société puisqu’on est dans un moment difficile mais je ne veux pas me laisser aller à ça. L'utilisation de la couleur est pour moi quelque chose d'énergisant, qui me permet d'exprimer beaucoup de tendresse : c'est comme utiliser l'humour face au désarroi du monde qui nous entoure​.​Je crée des illusions, en ajoutant un filtre souvent coloré, sucré et gourmand, avec l’envie de transformer le pire en meilleur. Mon travail a une dimension    culinaire, les gens y projettent souvent des pâtisseries.  D’une certaine manière, je procède comme le font les médias : j'essaye de tromper le spectateur, mais pour l'emmener dans une rêverie. J'ai adoré le film​ The trumanshow​ car, finalement, la société dans laquelle on vit est un décor-BfmTV est un décor-et j'aime créer mon propre univers, ma pièce de théâtre. Il est vrai que mes paysages sont désenchantés, mais en deuxième lecture. 

L’utilisation des images de presse dans vos œuvres semble évoquer une critique de notre consommation, voire une forme d'idolâtrie des images médiatiques. Comment​ concevez-vous la vérité d’une image? Y a t-il une recherche de vérité dans vos œuvres?  Il y a un prisme entre la réalité et la perception. Nous sommes dans une société où les écrans sont partout, une société écranique. Je pense, en effet, que je me questionne sur tout ce qui aborde la consommation des images et nos rapports avec celles-ci. Par exemple, lors des attentats, j'ai été choquée de voir des adolescents avec un téléphone portable en train de regarder les images de la prise d'otage de l'hyper casher à Vincennes. Je critique cela mais j'ai l'impression d'être aussi accro à ce genre d’images, que les médias font tout pour rendre passionnantes. Je pense que je peins pour me  rappeler que tout ça n’est qu’une mise en scène.

Dans l'œuvre​ Diary​ vous reprenez une image médiatique forte représentant la mort de Georges Floyd, que vous relayez par le médium de la peinture. Est-ce pour vous une manière de prendre part aux indignations que ces images ont générées ? 

Je ne suis pas engagée politiquement, je ne suis pas contestataire, mais je réagis à ce que j'entends et ce que je vois, jusqu’au moment où l'émotion est trop grande : il faut alors que je la couche sur le papier. Quand les images sont horribles, j’essaie d’y apporter un peu d’humanité, d’empathie. C’est aussi une façon d'alerter sur mon temps, de mieux le comprendre et de m’y ancrer. Relayer une image par le médium de la peinture est une manière de ne pas faire du réseau social tout en évoquant quelque  chose de grave. Bien que je sois autant intéressée par des choses dramatiques comme la mort de Georges Floyd que par des choses ordinaires comme une barquette de viande ou des chaussures. J'ai appelé l'œuvre ​Diary​ car elle reprend l’idée du journal, celle de faire un récit collectif de notre quotidien.

Mais cela produit encore plus d'images  Oui, c’est une histoire sans fin. Je critique la consommation d'image mais suis moi même boulimique d'images dans la création.  Que pensez-vous de l’utilisation d’instagram dans l’art contemporain?  Quelque part il y a une supercherie, car on peut inventer ce qu'on veut. Si je m'invente un personnage par exemple, ça peut être très drôle, personne ne saura que s’en est un. Finalement, la tricherie est plus intéressante que le travail.

1 ​1 ​Les ​Combines ​de Rauschenberg sont des œuvres hybrides, qui associent à la pratique de la peinture celle du collage​ ​et de l’assemblage d’éléments les plus divers prélevés au réel quotidien. Ni peinture ni sculpture mais les deux à la​ ​fois. http://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-Rauschenberg/ENS-rauschenberg.htm

Charlotte Marinier 2020

 

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