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Michèle Antoine
Michèle Antoine
Le beau, étrangement, selon Michèle Antoine

En 2008, à l’occasion d’une exposition de groupe ayant pour thème « Du dessin libre », Michèle Antoine a exposé au Centre d’art contemporain Aponia une série de travaux dont l’intérêt a si bien convaincu qu’une suite à cette présentation s’est aussitôt imposée dans l’esprit des animateurs du lieu, Ève et Alain Barret.
Dans l’attente, l’artiste travaille avec conviction et modestie comme j’ai encore pu le voir dernièrement dans son atelier de Fontenay-sous-Bois, lieu manifestement approprié à sa sensibilité et à son rythme de travail. Ce lieu occupe un sous-sol et donne sur un contrebas ; il s’ouvre sur une petite esplanade et un rez-de-chaussée que poursuit tout en pente nonchalante un long et étroit jardin fait de courbes et reliefs où des arpents fleuris et boisés évoquent par métaphore des rives et des horizons dont son travail me semble fait en grande partie. J’aurai ainsi l’occasion de dire ce qu’à mon sens ce site possède d’influence simple et subtile sur les tranquilles constructions visuelles qu’évoque l’artiste quand elle parle d’avancement du travail.
Son travail de recherche a pour point de départ des sujets qu’elle rencontre au gré de ses déplacements. Je devrais dire, au gré de ses écoutes, tant son attention s’y trouve chaque fois intimement impliquée, repérable et perceptible à travers ses œuvres. Chaque déplacement est l’occasion de noircir de croquis et de dessins à l’encre de chine et au stylo d’innombrables carnets, cahiers d’écolier ou calepins, dont les pages s’emplissent de notes écrites, de relevés visuels, d’esquisses et de toutes sortes de propos où l’art graphique trouve à s’exprimer et s’épancher.
Michèle Antoine se présente d’ailleurs davantage comme une dessinatrice que comme un peintre à proprement parler, et sous cette discipline intimement liée au papier et aux supports nomades, plus encore comme une opératrice visionnaire et une voyageuse que comme une technicienne. Pour elle, l’activité graphique est un fond dont elle entend assumer avec souplesse toutes les promesses de liberté méthodologique et stylistique. J’ai suggéré lors de sa présentation précédente à Aponia, que pour elle, l’apparence visuelle compte ; c’est une approche tactique et méthodologique forte : pour l’artiste d’abord en tant que créateur, ensuite comme producteur. Cette apparence compte aussi pour le spectateur, c’est un questionnement sur la nature de l’œuvre qui lui est livrée, de quelque manière que ce soit. Cette phase pleine de sens n’est pas seulement l’aboutissement d’une conception et d’un trajet selon elle, mais une proposition poïétique. L’apparence même tient de l’image en train d’être faite, a naguère théorisé René Passeron dans « L’œuvre picturale et les fonctions de l’apparence »*. L’image est sa mise en scène sous la forme d’une apparence ; pour qu’elle soit une vision, il lui faut passer par une apparence, qu’elle appartienne et se définisse comme intention et processus. L’apparence met en tension des codes sensibles à l’artiste et au spectateur de son œuvre. Il faut que ça joue entre réel et symbolique, narratif et descriptif, potentiel et possible ; magnétiques, aurait dit André Breton. Il y a quelque temps j’ai écrit au sujet du travail artistique de Michèle Antoine : « Que regarde-t-elle donc si ce n’est l’apparence du dessin qu’elle entreprend et engage ? Reproduire ne la satisfait pas, produire seulement, pas davantage, il lui faut à la fois ensemble et séparément du factuel, du sens, du concept, du jeu (dans tous les sens du terme), des apparences et des ressemblances, des transparences et des translucidités partielles… » Je complète : et toutes choses ludiques et oniriques que suggère l’appel ou le style graphique du geste du dessin. »
Les processus de réalisation avancent ainsi à mesure de ce qui la fait peindre : « L’exposition présente des dessins issus de différentes séries, poulpes, portraits, éventails, réseaux graphiques, circonvolutions, étreintes… L’étape de restitution de ces données visuelles se passe en atelier. » 1… « J’opère… ». Parle-t-elle des structures mécaniques du travail en cours ou seulement de ses effets sur le spectateur ? Et cette rigueur devient extrême quand elle consiste au réemploi de formes préexistantes dans une sorte de postproduction, voire l’emprunt de tout ou partie d’un style avéré et référencé : « Les formes découvertes sont stockées, forment un avant/après à partir de quoi je m’engage à faire en sorte que les lignes du dessin se rencontrent plutôt qu’elles tissent. » Cette confidence de l’artiste est particulièrement importante, c’est celle d’une recherche dont l’ouverture est assumée ; pour ma part, je l’entends comme une volonté de faire interagir « des desseins dont les lignages se rencontrent. » Toujours prompte à évoquer l’évolution de ses choix, Michèle Antoine revient souvent sur l’idée de créer du narratif, autrement dit du séquentiel, même si l’image semble unique. Créer du mémoriel l’intéresse peu, semble-il ; en revanche, capter des instantanés dans des regards ou des attitudes, des silhouettes et des cadrages opportuns que cette visée distille lui permet de partir d’images qu’elle peut à loisir décliner par plans.
Michèle Antoine use encore en conscience de procédés d’expression. Elle multiplie aussi les occasions de concevoir en cherchant dans les aspects visuels ce que peut devenir ce qui fait l’expression même. Elle mobilise le collage par procuration, la culture impactante de l’affiche et du poster, les effets visuels créés par les graphismes urbains : elle apprécie notamment les interventions murales du graffitiste américain Obey, les tracés et les jeux graphiques d’images de personnages dont il peuple les rues. Le format du papier et sa qualité de surface, sa coloration et son épaisseur sont par ailleurs subtilement mis à contribution pour transformer les créations en objets d’art. Les œuvres d’abord esquissées conservent au final des phases entières de recherches autour des conditions du travail matériel, elles pointent ce qui entre repentirs et effacements, surcharges, débords et rapprochements divers initie l’émergence esthétique de l’idée. Les relevés documentaires et artistiques de départ s’approfondissent en se justifiant depuis une démarche qui s’affirme dans ses engagements. Chaque série et chaque œuvre articulent in fine tantôt un travail référentiel et tantôt un travail sur les correspondances qui sans écarter totalement certaines analogies assume aussi à distance son contenu notionnel.
L’action créatrice de Michèle Antoine risque et accomplit un engagement supplémentaire sous un autre angle. N’était-ce le soin avec lequel elle argumente son travail, son insatiable activité créatrice la conduit à ordonner des orchestrations de moyens de deux façons parfois concomitantes. Certains puisent dans l’heureuse et particulière configuration de son atelier et du site fleuri qui le prolonge un plaisir de peindre qui s’illustre au premier degré. Partant, ce qui au premier abord semble brut de conception et fait de procédés de stylisations imprégnés d’iconographie populaire, jusqu’à donner l’impression d’être enfantin, procède au fond de stratégies d’expressions inspirées de procédés décoratifs et environnementaux. D’autres affectent directement la conception et l’élaboration de la vision première de l’image : le sujet, qu’il soit d’origine humaine, animalière, végétale ou minérale, se détache d’un fond vivement teinté ; sa mise en scène reprend le code de lecture des orientations portraits, paysages, formats carrés etc., les questions d’espace et de volume sont rapportées à des techniques d’expression de base comme les successions de plans ou d’écrans successifs, d’ordonnancements et de placements, tantôt vers le centre et tantôt décalés ; on ne perçoit ni perspectives ni effets d’échelles avant-coureurs d’éloignements et de profondeurs symboliques : le plan de l’image demeure celui du support. Si une sensation d’univers paraît, elle résulte d’un dépassement du cadre ou de hors-champ contrôlés… Les traits du dessin sont affectés de déliés occasionnés par la pression irrégulière du geste sur le pinceau. Bref le détachement de Michèle Antoine a tout du bonheur préconçu sur la base de quoi chaque chose peut à la fois flotter avec insouciance et appartenir à une sorte de non-composition et de naïveté préméditées.
Michèle Antoine définit son projet artistique sans omettre qu’il peut aussi s’agir d’une recherche à choix esthétiques variés et autonomes. Il s’agit d’ « être en permanence dans le temps réel du travail » insiste-t-elle. D’autres connivences avec d’autres cultures font signe : l’idée qu’une image soit un ensemble de visions analogiques ou limitées, immédiates ou ponctuelles. Tout un pan de la tranquillité d’esprit propre à la tradition des images en Chine me revient à l’esprit. J’emprunte à François Julien ce fait à ses yeux précis : « Pour un artiste chinois, dans la pensée chinoise, le beau n’est pas abstrait, isolé. Le beau peut naturellement être considéré depuis plusieurs points de vue, une peinture n’est pas une image à sens unique. Le principe est que le beau s’incarne dans toute son étrangeté, particulièrement celle des épanchements de l’esprit. » 2 Ce projet n’abuse ou ne trahit pas le qualificatif « d’art populaire », avec en plus son évocation « d’un art agissant comme un bon fauteuil » ainsi que l’a suggéré Matisse (qu’à l’évidence elle tient en estime), il repose sur les forces conjointes d’équilibres esthétiques sensibles.

Alain Bouaziz, juillet 2010

1 – René Passeron, L’œuvre picturale et les fonctions de l’apparence, Vrin, Paris, 1992
2 – François Julien, Cette étrange idée du beau, conférence à l’École Supérieure des Beaux-arts, et éditions Grasset & Fasquelle, Paris 2010.

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